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Journalistes au féminin : un modèle pour demain ?

 



Proposé par la mission départementale des droits des femmes et de l’égalité, et pour la première fois en Sarthe, une matinée d’échanges sur le thème, journalistes au féminin : un modèle pour demain ? a réuni des femmes journalistes salariées au sein des médias (presse écrite, radio, TV et Internet), responsables d’agences de presse, ainsi qu’aux pigistes et correspondantes locales de presse. Le débat a porté sur la place des femmes au sein des médias, l’égalité salariale et la façon dont les journalistes femmes vivent l’exercice de leur métier.

 

« Les femmes journalistes ont l’habitude de parler des autres. Une fois n’est pas coutume, nous leur tendons le micro afin qu’elles parlent d’elles et de leurs attentes professionnelles en matière d’égalité. C’est l’occasion de mesurer les avancées au sein d’une profession qui fait une large place aux femmes » Leïla Louhibi, chargée de mission départementale des droits des femmes et de l’égalité.

I- le métier de journaliste

1- Une forte féminisation du métier depuis dix ans
La féminisation de la profession se confirme : les femmes journalistes étaient 12 991 en 2000, elles sont 16 708 en 2011. Ce sont surtout les hommes qui sont touchés par la baisse globale des effectifs, et pour la deuxième année consécutive : 20 369 journalistes hommes en 2010, seulement 20 107 en 2011. Au total, les femmes représentent un peu moins de la moitié des effectifs totaux des journalistes détenteurs d’une carte de presse (45,4 % des journalistes titulaires de la carte professionnelle contre 54,6 % pour les hommes), mais leur part dans les promotions d’étudiants issus des écoles de journalisme augmente régulièrement depuis plusieurs années : elles comptent pour environ 60 % des effectifs.

2- Plus de femmes journalistes, mais plus de postes précaires
On observe deux tendances : parmi les nouveaux entrants dans la profession, les femmes journalistes sont généralement plus diplômées que les hommes. Mais en même temps, elles sont plus souvent précaires : selon les statistiques de la commission de la carte, il y a plus de femmes pigistes en activité que d’hommes, et plus de femmes journalistes en recherche d’emploi que d’hommes. Parmi les dérives, notons la pression faite sur certains pigistes pour devenir « autoentrepreneur », ce qui les prive de leurs droits en tant que salariés dépendant de la Convention nationale des journalistes.

II- Egalité professionnelle : peu de femmes dans les postes de direction au sein des médias

Une fois en poste, et même au bout de plusieurs années de carrière, les femmes journalistes sont très peu nombreuses dans les hautes sphères des groupes de presse.
Selon Isabelle Fougère, journaliste et co-présidente de l’AFJ (Association des Femmes Journalistes), « les femmes n’occupent pas les postes stratégiques. Le pire étant la presse quotidienne régionale : on n’y retrouve que 3% de femmes aux postes de direction et d’encadrement. Il y a un phénomène de plafond de verre. Enfants et reportages ne font pas bon ménage ».

En France, la place des femmes aux postes clés de direction ou de rédaction en chef reste très faible. D’après la CCIJP, on recense en 2011 seulement 98 femmes au poste de directeur, contre 449 hommes, soit 18 %.
La tendance à la féminisation ces dernières années a toutefois eu des répercussions dans les fonctions de direction : les courbes d’évolution des femmes pour les trois fonctions de rédacteur en chef, rédacteur en chef adjoint et chef de service ont dans l’ensemble progressé depuis 2000 (avec une courbe plus marquée à la hausse pour les chefs de service femmes).
Avec un total de 885 femmes contre 1794 hommes, le nombre de femmes rédactrices en chef a baissé de façon conjoncturelle de 2009 à 2010, mais c’est également vrai pour les hommes. Toutefois, sur une période de 10 ans, le nombre de femmes rédactrices en chef a augmenté, passant de 27,2% en 2000 à 32,3% en 2010.
Avec un total de 615 femmes contre 1100 hommes, le nombre de femmes rédactrices en chef adjoints, a augmenté, passant de 29,9% en 2000 à 35,9% en 2010. Mais ces proportions restent encore faibles.
Avec un total de 429 femmes contre 680 hommes, le nombre de femmes chefs de service a augmenté, passant de 30,6 % à 38,7 %, entre 2000 et 2010.
A noter que le nombre de femmes reporters rédacteurs, postes à faible niveau de responsabilité hiérarchique, est identique à celui des hommes : 6646 reporters hommes titulaires de la carte de presse contre 6686 femmes (chiffres 2010, Observatoire des métiers de la presse).

FOCUS Sarthe : Ouest France montre l’exemple
Le département fait plutôt figure de bon élève, avec une femme directrice départementale (Ouest France), deux femmes rédactrices en chef (France bleu Maine, Les Nouvelles de Sablé), une femme directrice d’agence de presse (Phileas Info).

FOCUS Europe : les journalistes allemandes réclament des quotas
En Allemagne selon l’AFJ (Association des femmes journalistes), les femmes journalistes ne représentent que 2 % des rédacteurs en chef des 360 journaux, quotidiens ou hebdomadaires, du pays (1). Dans un manifeste adressé en février 2012 à 250 rédactions, des journalistes allemandes jugent qu’il est « temps de changer les choses » : elles réclament l’instauration de quotas pour que, dans les 5 ans, les rédactions en chef comptent au moins 30 % de femmes.
Dans leur lettre, les journalistes font référence au patron du quotidien économique Handelsblatt qui a instauré l’an dernier un tel système dans sa rédaction, arguant qu’il ne s’agit « pas seulement de justice, mais aussi de sagesse économique ».
Les journalistes allemandes font campagne sur le site internet Pro Quotas, qui regroupe leurs témoignages. Comme celui de Laura Himmelreich, journaliste au magazine Stern : « 43 % des lecteurs du Stern sont des femmes. Et pourtant, notre rédaction a quatre hommes à sa tête. Au bureau de Berlin, je suis la seule femme journaliste politique. Je ne pense pas qu’avec ce casting nous puissions être justes à l’égard de nos lectrices ».
(1) Ces chiffres français et ceux avancés par les journalistes allemandes ne correspondent pas exactement aux mêmes postes. On peut être rédacteur en chef sans être « directeur ». En France, la délégation du Sénat aux droits des femmes s’est livrée à un comptage en 2006 sur une série de grands médias nationaux - radios, télévisions, agences de presse, quotidiens et magazines d’information générale. Sur 198 postes de rédacteur en chef comptabilisés, 44 étaient occupés par des femmes, soit 22 % (avec les adjoints, le chiffre monte à 26%) Mais ces chiffres ne prennent pas en compte la presse régionale.

III - Egalité salariale dans les médias : encore des progrès à faire

« Le respect du principe de l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes pour un même travail constitue un élément essentiel de la dynamique d’égalité professionnelle et de mixité des emplois, indispensable au développement économique de notre société » (source : Medef, Guide pratique de l’égalité).

Selon les chiffres 2010 de la CCIJP, plus de la moitié des journalistes en CDI gagne entre 2.501 et 5.000 euros. Un tiers gagne entre 3.001 et 4.000 euros par mois. Le salaire moyen des journalistes en CDI est de 3.675 euros en 2010. Le salaire médian est de 3.354 euros.

Les revenus mensuels moyens ont régulièrement augmenté jusqu’en 2005, pour baisser ensuite en 2006. Depuis cette date, leur progression est lente et n’a pas rejoint les moyennes atteintes avant 2006.

Les revenus des pigistes sont davantage étalés. 35% gagnent moins de 1.500 euros, un autre tiers entre 1.501 et 2.500 euros et les derniers 30% plus de 2.500 euros par mois.
Le revenu moyen d’un journaliste pigiste est de 2.221 euros en 2010. Le revenu médian est de 1.888 euros. Les revenus mensuels moyens des journalistes pigistes ont régulièrement baissé jusqu’en 2006 et remontent depuis, mais comme pour les journalistes en CDI, sans retrouver les niveaux atteints avant 2006

39,6% des journalistes en CDD gagnent moins de 1.500 euros par mois, 38,7% entre 1.500 et 2.500 euros et 21,7% plus de 2.500 euros. Le salaire moyen des journalistes en CDD est de 2.475 euros. Le salaire médian est de 2.200 euros.
Les revenus mensuels moyens de journalistes en CDD ont connu les mêmes évolutions que les autres journalistes. Elles sont caractérisées par une tendance à la baisse jusqu’en 2006, puis ont connu une légère reprise mais sans atteindre les niveaux de la période précédente.

Dans les médias, les inégalités salariales hommes/femmes perdurent

Les femmes journalistes titulaires de la carte de presse gagnent moins que les hommes : 12,3% de moins chez les journalistes en CDI, 28% chez les journalistes pigistes et 10% chez les journalistes en CDD.

Cette différence de salaire entre les journalistes hommes et les femmes est moins élevée que celle observée dans la population salariée du privé : selon l’INSEE, en 2009, les femmes gagnaient en moyenne 20 % de moins que les hommes, à temps de travail équivalent. Une différence qui s’explique en partie par la différence des qualifications : 19 % des hommes salariés du privé sont cadres, contre seulement 12 % des femmes.

A noter : plus les groupes de presse sont importants et structurés, plus l’égalité salariale a des chances d’être respectée. Lorsqu’une grille salariale existe, les salaires d’embauche sont la plupart du temps équivalents chez les jeunes journalistes hommes et femmes. Le recrutement ne se fait pas selon le critère de sexe, mais selon l’expérience et la compétence, que le journaliste soit une femme ou un homme.

L’inégalité salariale homme/femme s’opère le plus souvent au niveau des progressions de carrière : il existe une certaine opacité sur les primes et les augmentations attribuées au mérite.

La place des femmes comme sujet d’actualité dans les médias : les femmes sont moins présentes que les hommes, et rarement citées comme « expertes ».

L’augmentation des effectifs féminins au sein des médias ne conduit pas forcément à parler plus fréquemment des femmes dans les médias.
L’Association des femmes journalistes (AFJ) réalise depuis 1995, avec 70 autres pays, des enquêtes sur la place et l’image des femmes dans les médias. Selon Isabelle Fougère, de l’AFJ, seulement 17% des interlocuteurs cités dans les quotidiens français sont des femmes, alors que plus de 50% de la population est féminine. « On peut imaginer que si les femmes atteignaient plus régulièrement des niveaux importants de responsabilités, les sujets seraient différents, ou réalisés autrement ».
Les femmes occupent cinq fois moins de place que les hommes dans les médias, en France comme à l’étranger. C’est ce que révèlent les résultats de la seconde enquête internationale " Global Media Monitoring Project 2000 " (GMPP) réalisée dans 70 pays selon la méthode d’analyse Mediawatch.

Au niveau international, cette étude révèle que les femmes ne représentent en moyenne, sur les 70 pays étudiés, que 18 % des personnes citées dans les médias, contre 82 % pour les hommes. Par " personne citée", l’enquête entend toute personne présente à un titre ou à un autre dans les informations générales, et ce, qu’elle soit directement interviewée, que ses propos soient rapportés, ou qu’il en soit simplement fait mention par les journalistes, par l’image ou dans le commentaire. En 1995, ce pourcentage était de 17 %. La place des femmes dans les médias, au niveau international, a donc progressé de 1 point en cinq ans.

La France dans la moyenne des pays étudiés

Les médias français s’inscrivent dans la moyenne internationale : les femmes y représentent 18,2 % des personnes citées ou interviewées, soit deux personnes citées sur onze. En 1995, elles comptaient pour 17,33 % des personnes citées dans les médias. Le volet français de l’enquête GMPP a été réalisé, pour l’édition 2000 comme pour la précédente édition de 1995, par l’Association des femmes journalistes (AFJ), Elle a porté sur 18 médias de presse, radio et télévision.

Une vision du monde très limitée

Les auteurs de l’enquête GMPP 2000 concluent que " à quelques exceptions près, le traitement de l’information reflète une vision limitée du monde.

L’augmentation du nombre de femmes journalistes ou de femmes dans la vie publique ne peut suffire à améliorer significativement la visibilité des femmes dans les médias.

IV - La réponse législative : les quotas de femmes dans la fonction publique et les conseils d’administration du secteur privé

Si l’on compare la situation des femmes journalistes avec celle des fonctionnaires et des salariés du secteur privé, on se rend compte que le « plafond de verre » est une réalité dans ces secteurs pourtant bien différents.
Les femmes composent la majorité des agents de la fonction publique d’État (51,7 % de l’effectif total, enseignants et militaires inclus), mais elles n’y occupent que 20,3% des postes de direction. Selon une étude de 2009 les femmes fonctionnaires gagnaient 17 % de moins que les hommes. Notamment parce qu’elles reçoivent des primes « systématiquement inférieures ».